Archives mensuelles : août 2011

9 ans

17 août 2002.
Journée d’été, il fait chaud, on est samedi et c’est le week end.
Dans une semaine c’est mon anniversaire, je sais déjà que Joël, mon père, sera à Valence à cette date. Dans son message sur mon répondeur, il me dit qu’il est parti en vacances en Catalogne mais sera revenu à temps.

Après le boulot, j’attrape de justesse le train et me voilà à Valence avec la Famille.
Frédéric et moi, on se marre en regardant « Qui veut gagner des millions ? », en essayant d’être plus malins que les candidats. J’entends qu’en bas le téléphone sonne, il doit être presque 20 heures. Quelques secondes plus tard, Alice éclate en sanglots. Je me demande ce qu’elle peut bien *encore* avoir mais ne m’en inquiète pas. On se regarde avec Frédéric d’un air entendu : on sait que ça arrive et que ce n’est souvent pas grave. Puis des pas dans l’escalier, et Dolores qui demande « Frédéric, tu peux venir, s’il te plaît ? ». Et elle m’appelle. Je sors de la pièce, toute la maison est là, les visages défaits. Dolores me prend dans ses bras me dit « Joël est mort, une crise cardiaque ».

J’aimerais pouvoir dire que le sol s’est ouvert sous mes pieds, que je suis tombé en larmes en criant ou que sais-je, mais non. Je me souviens juste avoir été hébété, incrédule. C’était trop gros, trop absurde, trop impossible. L’idée m’a même effleuré que c’était une blague, mais personne ne ferait une blague d’aussi mauvais goût, et surtout pas Dolores.

Non, sur le moment, j’ai juste ressenti un grand vide, un grand rien.

De la soirée qui a suivi, je ne me souviens que de quelques bribes. On a décidé d’aller le voir le lendemain, que le soir même ça ne servirait à rien. J’ai passé des coups de fil car je voulais que les gens l’apprennent par moi : j’étais son fils, c’était mon devoir de le dire. Ça me donnait aussi quelque chose à faire. Je me souviens qu’on s’est remémoré les souvenirs qu’on avait avec lui, les bons comme les moins bon, les rigolos et les moins rigolos. On a même envoyé une fusée dans le ciel, sûrement qu’il l’a vue un peu avec de chance. Je me souviens aussi d’une étoile filante alors que j’étais seul sur la terrasse. Et ça m’a rappelé cette histoire sur Napoléon : le jour de sa mort à Ste-Hélène, on avait vu une étoile filante à Ajaccio. Alors je lui ai dit au revoir… Je ne me souviens pas de tout, c’était un peu comme une nuit d’ivresse, quand on n’a que des bouts, des bribes de souvenirs. Je me souviens surtout de ce vide que je ressentais, de cette incrédulité totale, de cette aberration sans nom. Sans larmes ou presque…

Dolores et Frédéric ont passé la nuit dans ma chambre, pour pas que je sois seul, mais je n’ai eu aucun mal à m’endormir : les nerfs ont lâché d’un coup et j’ai dormi. Comme une anesthésie générale, un sommeil sans rêves.

Je me suis réveillé tôt le matin suivant. Sans bruit, je me suis glissé hors de la chambre dans la maison encore endormie. Il faisait déjà jour, mais il était tôt. Le soleil encore bas, ce ciel d’un bleu si pur, les oiseaux qui gazouillent, les insectes qui bruissent de tout côté. Incroyable ! La vie continuait, comme si de rien n’était ! Je me suis assis, je l’ai écoutée, cette vie, et là, je me suis senti, certainement pour la dernière fois de ma vie, comme le petit garçon que j’ai été et qui, ce matin là, se rendait compte qu’on l’avait abandonné.

J’ai pleuré, assis devant la maison, toutes ces larmes qui m’étaient restées dans la gorge la veille. C’est à ce moment là que je me suis rendu compte vraiment de ce qui se passait. Quelque part, ce moment m’a armé pour la suite et j’ai su, comme une évidence, que j’allais survivre.

17 août 2011.

Il y a 9 ans déjà.

Depuis, tous les 17 août, on ouvre une bonne bouteille de vin rouge (Côtes du Rhône bien entendu) en son honneur et on se raconte nos histoires avec lui. Je sais que c’est un lieu commun, mais Joël ne sera pas tout à fait mort aussi longtemps qu’on se souviendra de lui…

Maintenant, la vie continue, et j’ai appris beaucoup en ces 9 ans. Joël manque encore, et je puise toujours une partie de mon énergie en lui. Je sais qu’il aurait été assez fier de ce que je suis devenu, de ce que j’ai accompli jusque là. Oh, certainement, il aurait trouvé que « je ne me lève pas assez de gonzesses », mais nous n’avons jamais eu le même caractère. Ce que sa mort m’aura surtout appris, c’est que la vie est toujours plus courte qu’on ne le pense quelque soit l’âge où l’on part, et en tout cas, beaucoup trop courte pour qu’on se prenne la tête. Facile à dire, moins à faire, mais il faut bien s’y tenir, toujours.

Et partir sans regrets. Mon père a brûlé sa chandelle par les deux bouts, et c’était son choix d’homme libre. Il a mené la vie qu’il a voulue.

J’espère qu’on dira la même chose pour moi, pour nous tous…

VIVA LA VIDA !

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